Biographie... suite 6


Le prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses oeuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang ; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d'obtenir les pensions qu'on lui devait, ou de conserver la tutelle d'un neveu, le fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.

Beethoven avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son coeur débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble qu'une sorte de grâce d'état ait pris soin de renouveler sans cesse et d'accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point d'aliments...

Il lui fallut d'abord disputer le petit Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever ...

Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la confiance de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante :

« Dois-je encore une fois être payé par l'ingratitude la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu'il le soit !... tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu, qu'il en soit selon sa volonté ! Je t'abandonne à la Providence ; j'ai fait tout ce que je pouvais ; je puis paraître devant le Juge Suprême »

« Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d'être simple et vrai ; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon égard, et il m'est difficile d'oublier.... Dieu m'est témoin, je ne rêve que d'ètre à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette abominable famille.... Je ne peux plus avoir confiance en toi. » Et il signe : « Malheureusement, ton père, ou mieux, pas ton père' ».

Mais le pardon vient aussitôt :

« Mon cher fils! Pas un mot de plus, viens dans mes bras, tu n'entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce qu'il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement. Ma parole d'honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien. Tu n'as plus à attendre de moi que la sollicitude et l'aide la plus aimante. Viens ,viens sur le coeur fidèle de ton père Beethoven. Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la maison. » (Et sur l'adresse, en français : « Si vous ne venez pas, vous me tuerez sûrement. »)

« Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé ! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d'hypocrisie, comme on veut
me le faire croire !... Adieu, celui qui ne t'a pas donné la vie, mais qui te l'a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du fond du coeur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton fidèle bon père . »

Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l'avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d'intelligence et qu'il voulait diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes...

Par un triste phénomène, plus fréquent qu'on ne croit, la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal, l'exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable : « Je suis devenu plus mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur ».

Il en arriva, dans l'été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête. Il n'en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir : il ne se remit jamais de cette émotion affreuse . Charles guérit : il vécut jusqu'à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l'heure de la mort. « Dieu ne m'a jamais abandonné », écrivait Beethoven à son neveu, quelques années avant. « Il se trouvera quelqu'un pour me fermer les yeux. » Ce ne devait pas être celui qu'il appelait « son fils » ....

Schindler, qui le vit alors, dit qu'il devint, subitement, comme un vieillard de soixante-dix ans, brisé, sans force, sans volonté. Il serait mort, si Charles était mort. Il mourut peu de mois après....

C'est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de célébrer la Joie.

C'était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn .. . Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de l'une de ses grandes oeuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme exacte de l'hymne, et l'oeuvre où il pourrait lui donner place. Même dans sa Neuvième Symphonie, il était loin d'être décidé. Jusqu'au dernier instant, il fut sur le point de remettre l' Ode à la Joie à une dixième ou onzième symphonie.

On doit bien remarquer que la Neuvième n'est pas intitulée, comme on dit : Symphonie avec choeurs, mais Symphonie avec un choeur final sur l'Ode à la Joie. Elle pouvait, elle a failli avoir une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui donner un finale instrumental, qu'il employa ensuite dans le quatuor op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu'après l'exécution (mai 1824, Beethoven n'avait pas abandonné cette idée....

Il y avait, à l'introduction du choeur dans une symphonie, de grandes difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre moment de l'oeuvre. Dans les esquisses de la deuxième mélodie del' adagio, il a écrit : « Peut-être le choeur entrerait-il convenablement ici ».

Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son fidèle orchestre. « Quand une idée me vient, disait-il, je l'entends dans un instrument, jamais dans les voix. » Aussi recule-t-il le plus possible le moment d'employer les voix ; et il va jusqu'à donner d'abord aux instruments, non seulement les récitatifs du finale, mais le thème même de la Joie.

Mais il faut aller plus avant encore dans l'explication de ces hésitations et de ces retards : la cause en est plus profonde. Ce malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à chanter l'excellence de la Joie ; et, d'année en année, il remettait sa tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa mélancolie. Ce n'est qu'au dernier jour qu'il y est parvenu. Mais avec quelle grandeur !

Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois, l'orchestre s'arrête brusquement ; il se fait un soudain silence : ce qui donne à l'entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est vrai : ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel, enveloppée d'un calme surnaturel : de son souffle léger elle caresse les souffrances ; et la première impression qu'elle fait est si tendre, quand elle se glisse dans le coeur convalescent, qu'ainsi que cet ami de Beethoven, « on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux ».

Lorsque le thème passe ensuite dans les voix, c'est à la basse qu'il se présente d'abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu la Joie s'empare de l'être. C'est une conquête, une guerre contre la douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où l'on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa respiration et de ses cris inspirés, tandis qu'il parcourait les champs, en composant son œuvre, transporté d'une fureur démoniaque, comme un vieux roi Lear au milieu de l'orage...

A la joie guerrière succède l'extase religieuse ; puis une orgie sacrée, un délire d'amour. Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des clameurs puissantes, s'élance vers la Joie, et l'étreint sur son coeur...

à suivre... Biographie... suite 7

 


Bethoven - Ode to Joy

 

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